Les intersexes, ces personnes mutilées illégalement

La plupart des personnes intersexes subissent des opérations chirurgicales précoces, traitements hormonaux, castrations et autres mutilations. Des pratiques pour certaines illégales qui continuent à être effectuées.

« Aujourd’hui est certainement le jour le plus important de ma vie, j’ai décidé de vous annoncer à tous que je suis intersexe. » Hanne Gaby Odiele, mannequin belge de 29 ans, a révélé son intersexuation (voir encadré) lors d’une interview accordée à USA Today, ce 23 janvier.

« Les personnes intersexes naissent avec des organes génitaux qui ne collent pas à la définition classique de mâle et femelle. Comme la plupart des enfants intersexués, j’ai été opérée de façon irréversible, sans mon consentement, alors que ce n’était pas nécessaire. Ces opérations m’ont fait plus de mal que de bien », dénonce la mannequin dans une vidéo postée sur son compte Instagram.

Jusqu’à 1.7% de la population mondiale naîtrait intersexe, indiquent des experts cités par le haut-commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme. Un pourcentage égal au nombre de naissance de roux.

Certains spécialistes affirment que chaque jour, un enfant intersexe vient au monde, en France ou ailleurs. D’autres soutiennent qu’il s’agit d’un bébé sur 1.500 ; d’autres encore d’une personne sur 200, sur 2000 ou sur 5000.

« On a fabriqué des monstres »

Hanne Gaby Odiele a été opérée pour la première fois à 10 ans. Les médecins ont soutenu à ses parents que si elle ne se faisait pas enlever ses testicules, « je pourrais développer un cancer et je ne deviendrais pas une fille normale », confie-t-elle à USA Today. « J’ai su après l’opération que je ne pourrais pas avoir d’enfants, je n’avais pas mes règles, je savais que quelque chose clochait ». A 18 ans, elle subit une reconstruction vaginale. « Ce n’est pas très grave d’être intersexuée. C’est ce qu’ils m’ont fait qui m’a traumatisée », regrette la mannequin.

Le cas de Hanne Gaby Odiele est commun aux personnes intersexes. « Dans un monde où l’écrasante majorité des gens et des gouvernements ne connaissent et ne reconnaissent que deux sexes (« mâle » et « femelle »), l’existence des personnes intersexuées et de leurs corps n’est pas accepté. Bien au contraire, des corps sains sont vus comme « un problème médical » et « une urgence psycho-sociale » nécessitant réparations par des opérations, des hormonothérapies, ou encore par d’autres moyens médicaux, parfois psychologiques », signalent ILGA-EUROPE et OII-EUROPE, deux organisations regroupant plusieurs associations, dans un rapport publié en mars.

Vincent Guillot est intersexe, sociologue et co-fondateur de l’Organisation Internationale des Intersexes (OII). Il ne peut cacher sa colère sur le sujet, lorsqu’il s’exprime devant une cinquantaine de personnes, réunies à l’université de Brest le 13 janvier, à l’occasion d’un séminaire sur les identités intersexes.

« A chaque fois qu’on t’a mis des doigts, c’était pour te faire du mal et pas pour te faire du bien. On a fabriqué des monstres. On les a castrés, on leur a coupé la bite ou le clitoris, et on leur a créé un vagin avec un bout d’intestin. On se construit comme seul au monde, on nous bousille nos capacités érogènes. Et en permanence on a des doigts ou des outils dans la chatte. C’est la médecine qui produit ça, ce n’est pas le fait d’être spécial. C’est la médecine qui produit de la merde dans notre vie. »

Ses mots sont crus, forts. Vincent Guillot crie presque lorsqu’il les laisse échapper. Le silence tombe sur la salle. L’intersexe aux cheveux grisonnants coupés courts et aux lunettes rouges derrière les oreilles, reprend son calme et se blottit dans son châle blanc, assis derrière un bureau surplombant l’assemblée.

Vincent Guillot s’est fait opérer pour la première fois à 7 ans, ce qui est « tard », c’est « une exception ». Il a dû attendre plus de 40 ans pour rencontrer une autre personne intersexe. Désormais, le quinquagénaire est entouré d’amis, d’alliés. Il suit les parcours de beaucoup. Et évoque l’histoire d’une amie qui a subi une centaine d’opérations en anesthésie générale, « sans compter celles en anesthésie locale », à « à peine 25 ans ».

Des pratiques illégales

Parce que leur corps est différent, les personnes intersexes sont stigmatisées et subissent des violations de leurs droits humains. La France a été épinglée trois fois par l’ONU, en 2016, en raison des opérations précoces sur les personnes intersexes. « En janvier par le Comité des droits de l’enfant, en mai par le Comité contre la torture, et en juillet par le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. Lorsqu’elles ne sont pas impératives pour raisons médicales, ces opérations sont des mutilations et doivent cesser », prévient la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) dans son plan de mobilisation.

Les personnes intersexes sont « soumises sans leur consentement à des expériences de féminisation ou de masculinisation, à des procédures de stérilisation et à des expérimentations contraires à l’éthique », signale Sapana Pradhan-Malla, membre du comité de l’ONU contre la torture. Ajoutant qu’il s’agit d’un « traitement cruel et inhumain ».

Pour autant, les pratiques ne changent pas. La loi Kouchner prévoit qu’aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne. « Les personnes intersexes devraient en bénéficier. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas », dénonce Mila Petkova, avocate de la première personne reconnue de sexe neutre en France. « C’est une question taboue, personne n’en parle. Les médecins ne s’interrogent pas sur leurs pratiques. Jamais on ne dit aux parents qu’il n’y a aucun souci et qu’ils peuvent faire autrement. C’est ça qui est illicite. »

Mélanie Jacquot est psychologue. Elle a travaillé pendant plusieurs années sur une étude portant sur les personnes intersexes. En contact avec un jeune chirurgien, elle raconte que pour lui, « c’est évident qu’il faut opérer. » Pourquoi ? Si jamais on voit, en changeant une couche, que le bébé a un pénis alors que c’est censé être une fille… « Tu imagines ! ».

Ces questions sont « énormément liées aux parents eux-mêmes, ce que ça leur fait. Dans la grande majorité, on ne se pose pas trop la question de savoir ce qu’est l’intersexuation. Ils sont saisis par ce qui leur arrivent, ils ont du mal à penser, il y a un effet d’urgence. A l’époque, la chirurgie venait comme une réponse aux questions des parents », analyse la psychologue.

« Ce sera toujours le chirurgien qui aura gain de cause. Éventuellement, il y aura une discussion avec l’endocrinologue. Ils se diront que, de toute façon, on ne peut pas laisser l’enfant comme ça. C’est un consentement extorqué, pas éclairé. La loi leur impose de dire que l’enfant est en parfaite santé, qu’il peut avoir besoin de chirurgie esthétique. Mais les parents refuseraient d’opérer, donc ils ne disent rien », renchérit Vincent Guillot.

« Nous dénonçons les pratiques illicites ou illégales sur les enfants intersexués dans les hôpitaux français et la complicité de l’État et de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie qui remboursent les mutilations génitales. Ces traitements n’ont aucune finalité médicale mais sont purement des actes cosmétiques non consentis. Nous dénonçons les avortements systématiques lorsqu’il y a suspicion d’intersexuation du fœtus ainsi que les thérapies in-utero de féminisation de fœtus présupposés intersexués au moyen de la Dexametasone, avec la complicité de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie et donc de l’État français qui remboursent ces actes »déplorait le sociologue lors d’une table ronde organisée autour de la question intersexe, au Sénat.

Une des revendications des intersexes, outre la fin des mutilations, stérilisations et traitements hormonaux, est qu’ils soient soumis – dans la pratique – au droit français. Corinne Bouchoux (EELV) et Maryvonne Blondin (PS), membres de la délégation des droits des femmes du Sénat, devraient publier un rapport sur la question des intersexes fin février. « Comment sépare-t-on l’urgence vitale – il peut y avoir des problèmes rénaux – du cas sans danger. Ce n’est pas facile. Au début, on se dit que ce sont les médecins mais chaque cas est différent. Il faut éviter les généralités », indique Corinne Bouchoux. Le but de ce rapport est de soulever la question au Sénat et de donner des pistes de proposition « pour améliorer la situation de ceux qui ont vécu des choses difficiles ».

Avec la révélation du mannequin Hanne Gaby Odiele, Vincent Guillot est optimiste. « Les médecins et les Etats ont du souci à se faire. Ça craque de partout, entre belle visibilité de jeunes intersexes, refus de plus en plus communs des mutilations de la part des parents, prises de positions fortes de la part des instances supra nationales et de certains pays, procès de personnes intersexes ou de parents contre les médecins mutilateurs… Ce n’est plus qu’une question de temps, on va gagner ! »


Hermaphrodisme, intersexe, trans… Quelles différences ?

Les personnes intersexes « sont nées avec des caractères sexuels (génitaux, gonadiques ou chromosomiques) qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins. Être intersexe concerne les caractères du sexe biologique et ne désigne ni l’orientation sexuelle ni l’identité de genre. Les personnes intersexes peuvent être hétérosexuelles, gays, lesbiennes, bisexuelles ou asexuées, et s’identifier comme femme, homme, les deux ou ni l’un ni l’autre », informe le haut-commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme.

Les variations de caractères sexuels peuvent se déclarer à la naissance, durant l’enfance, la puberté ou à l’âge adulte. « Une personne peut s’en apercevoir très tôt ou bien plus tard au cours de sa vie. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexuées », précise l’association InterVisibility.

Le terme hermaphrodisme a été employé par la médecine « à partir de la fin du XIXème siècle » et « est aujourd’hui rejeté par la majeure partie de la communauté intersexe », souligne le Collectif Intersexes et Allié.e.s. « En plus d’être biologiquement erroné, il renvoie à une vision exotisante et mythologisante de l’intersexuation, très éloignées de nos réalités. Si certaines personnes intersexes l’emploient, il est très déplacé pour des personnes dyadiques [les personnes non intersexes] de le faire. »

Si le terme intersexe renvoie aux caractères du sexe biologique, celui de trans désigne « l’identité de genre et/ou l’expression de genre diffèrent du sexe qui leur a été assigné à la naissance », renseigne un rapport rédigé pour la Commission Européenne.

Le terme trans inclut « les hommes et femmes qui ont un passé transsexuel et les personnes qui s’identifient en tant que transsexuels, transgenres, travestis, androgynes, polygenres, de genre fluide, sans genre, de genre variant ou de toute autre identité et expression de genre qui n’est ni masculine ni féminine de façon standard et qui expriment leur genre à travers leurs choix vestimentaires, leur présentation ou leurs modifications corporelles, y compris par le recours à diverses interventions chirurgicales », précisent les auteurs du rapport.

Les associations trans évitent d’utiliser le mot transsexuel, qui « induit une confusion et un amalgame avec les questions de sexualité alors que la transidentité est une identité », souligne l’association Outtrans.

Lauriane Sandrini

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