Le traitement médiatique accentue une image faussée de la femme

Les médias de presse écrite, responsables de la diffusion de la réalité, continuent à pratiquer du sexisme envers les femmes. Quantitativement ou qualitativement, ce traitement favorise une image qui ne correspond aux faits.

Médias français. Image d'illustration. (Crédit photo : DR)
Médias français. Image d’illustration. (Crédit photo : DR)

La place qu’occupent les femmes dans nos sociétés reflète l’ensemble de nos pratiques professionnelles et rapports sociaux.

Le journaliste tient « la véracité, l’exactitude […], l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique », précise la Charte d’éthique professionnelle des journalistes. Il a une responsabilité de vérité, de réalisme des faits, souligne Clara Bamberger dans son ouvrage Femme et médias : une image partiale et partielle.

Les médias doivent diffuser une image réaliste de la femme. Si cette logique est respectée, il devrait y avoir autant de femmes que d’hommes apparaissant dans les médias, avec une égalité de traitement. Elles représentent en effet 51% de la population totale française, au 1er janvier, indique l’Insee.

Ce n’est pourtant pas le cas.

Une infériorité numérique malgré une féminisation de la profession

La profession de journaliste se féminise. Le pourcentage de journalistes femmes est passé de 39,7% en 2000 à 44,9% en 2010, d’après la Commission de la carte d’identité de journalistes professionnels (CCIJP). Parmi les presque 36 000 cartes de presse attribuées en 2015, 46.4 % ont été obtenues par des femmes.

Le constat est catégorique, il y a de plus en plus de journalistes femmes. Pourtant, leur place dans les médias de presse écrite reste inférieure.

L’inégalité débute dès la première page du journal : 14,2% de femmes en une, en photo ou nommées dans un titre, sur l’ensemble de vingt numéros de quotidiens analysés. Dans le meilleur des cas, la une comporte 50% de femmes ; dans le pire des cas, elles en sont complètement absentes.

Cette étude, révélée par Le Monde, examine 1 064 articles du Parisien, Figaro, Libération et du Monde parus du 2 au 6 février 2015.

Source : LeMonde.fr
Source : LeMonde.fr

Le constat est le même dans les pages intérieures : titres, sous-titres, photos de presse. Des éléments importants puisqu’ils « constituent la principale porte d’entrée dans les articles », souligne Grégoire Orain, journaliste du Monde qui révèle l’étude.

Les hommes sont surreprésentés dans les photos, avec 81% de présence.

Source : LeMonde.fr
Source : LeMonde.fr

Concernant la titraille, ils sont cités dans 78% des cas. Le contenu des articles dévoile un « fort déséquilibre entre les genres », indique le journaliste. En moyenne, 78% des personnes citées sont des hommes. Le pourcentage varie peu entre les médias : 76% pour Le Parisien et Libération, 79% pour Le Figaro et 82% pour Le Monde.

Source : LeMonde.fr
Source : LeMonde.fr

La parole féminine est peu valorisée. Les femmes signent 12,5% des chroniques et éditos, 17% des tribunes ; les journaux leur consacrent 15,5% d’interviews et 43,5% de portraits.

Source : LeMonde.fr
Source : LeMonde.fr

Au sein même des rédactions, même si la profession se féminise, les femmes restent inférieures. C’est particulièrement le cas en presse quotidienne régionale (37,6%) et en presse quotidienne nationale (41,7%).

Elles signent moins d’articles, qui sont moins valorisés : « les unes des quotidiens, espaces fortement exposés puisqu’ils déclenchent l’achat des journaux en kiosque, présentent une part moins importante d’articles écrits par des femmes que les pages intérieures », accuse Grégoire Orain.

Un résultat qui n’étonne pas Gilles Van Kote, directeur du Monde de 2014 à 2015 : « Nous ne cherchons pas assez à équilibrer notre traitement. Il y a bien sûr un aspect sociétal – on ne trouve pas autant d’expertes que d’experts dans tous les domaines – mais nous ne devons pas repousser notre responsabilité. Sans vouloir atteindre la parité à tout prix, il faut faire preuve de vigilance et sensibiliser les journalistes. »

Cette inégalité avait déjà été remarquée en 2008, puis en 2011 par la Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias. Cet organe travaille sur le décalage entre l’image des femmes véhiculée par les médias et leur véritable place dans la société.

Dans son premier rapport, publié en 2008, la Commission notait que, pour l’ensemble des femmes, « leur présence quantitative elle-même est en quelque sorte fragilisée, minée de l’intérieur par le traitement qui leur est fait en termes d’identification et de rôle social ».

Trois ans plus tard, le constat était le même. « Une très grande infériorité numérique des expertes dans tous les médias, de l’ordre de […] 14,6% pour les hebdomadaires dits mixtes », accusent Michèle Reiser et Brigitte Grésy, présidente et vice-présidente de la Commission.

Il existe pourtant plusieurs collectifs, dont Les Expertes, qui recense les femmes expertes en France. Il dénombre plus de 1 700 expertes sur 300 thématiques et 2 900 mots clés. Difficile de trouver une excuse.

L’approche qualitative : les ségrégations verticales et horizontales

 Si les femmes sont inférieures numériquement dans les médias de presse écrite, l’inégalité de traitement se poursuit sur le versant qualitatif.

L’analyse sémiologique révèle que les magazines étudiés par la Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias restent « un monde d’hommes réservé aux hommes, indique la sémiologue Elodie Mielczareck. La plupart des hebdomadaires mettent en scène quasi exclusivement des figures masculines. Le monde de l’économie, de la politique, du «business» apparaît comme un monde fermé aux femmes. »

Pour étayer ses propos, la sémiologue cite la scénographie de quatre dossiers. Il s’agit, dans le Nouvel Obs, des pages « Les dossiers qui font peur à Sarkozy ». Parmi les personnes citées, Elodie Mielczareck recense une femme, Christine Lagarde, pour cinq hommes. Tous occupent un poste d’expertise dans l’affaire Karachi.

La sémiologue observe que « le faible taux d’occupation des femmes à des «postes de pouvoir» dans la réalité engendre des répercussions importantes sur la représentation des femmes dans les médias, et notamment à titre d’expert ».

Elle signale que le journaliste aurait pu citer plus de femmes comme témoins sollicités pour leur avis. « Les stéréotypes ont la vie dure », ponctue-t-elle.

Si la scénographie diffère, le message reste le même. L’article de L’Express « Babette s’en va-t-en guerre » reproduit un schéma qui accentue les stéréotypes. Chef de cuisine, boucher, chanteur, homme politique, journaliste, écrivain, linguiste… s’expriment pour leurs connaissances « bovines ».

Le genre de ces experts ? Des hommes. Aucune femme. Sauf pour la couverture, où trône Lady Gaga dans une robe de viande. « Est-ce parce que cette thématique particulière de la viande (souvent reliée à l’univers de la force et de la puissance dans l’imaginaire commun) a trait à la question de la virilité ? », s’interroge la sémiologue.

Cette présence de la chanteuse illustre l’utilisation générale de femmes pour « leur plastique » ou « leur capacité de séduction ». En d’autres termes, les femmes prennent le rôle de « faire-valoir », « ce qui accentue davantage les écarts de positionnement et de statut entre hommes et femmes », précise Elodie Mielczareck.

Ici, Lady Gaga est placée en couverture pour attirer le lecteur. On remarque qu’aucune femme n’est sollicitée pour son avis. Cette unique représentation féminine est annoncée par la citation suivante : « PROVOCATRICE La chanteuse Lady Gaga, vêtue d’une robe de viande, lors des MTV Video Music Awards, à Los Angeles. » L’écart entre les hommes experts et la femme comme atout attractif est criant.

L'article de l'Express analysé par la sémiologue. (Crédit photo : Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias)
L’article de l’Express analysé par la sémiologue. (Crédit photo : Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias)

Les ségrégations horizontales entre femmes et hommes est la répartition des domaines de spécialité journalistique. Il existe des secteurs médiatiques, des services et rubriques ou des compétences et spécialités genrées.

Les sujets politiques sont deux fois plus souvent attribués aux hommes. Ce qui touche aux « arts, célébrités et sports » relèvent légèrement davantage aux femmes. Ce sont les résultats de l’étude 2015 du Projet de monitorage des médias (GMMP). Depuis 1995, l’organisme évalue la présence des femmes tous types de médias confondus, dans plus de cent pays, tous les cinq ans.

Des professions pourtant féminisées sont très faiblement représentées par des femmes : politique, économie, commerçants, artisans, universitaires, professeurs. « Les médias sont donc un miroir très déformant de la réalité professionnelle », ponctue le GMMP.

La presse magazine a longtemps été considérée comme le premier débouché professionnel des femmes. Les services comme la mode, la culture ou la société ont été identifiés féminins. En d’autres termes, des domaines considérés « comme une extension de leurs responsabilités domestiques et du rôle qui leur est socialement assigné de soin, d’éducation et d’humanité », d’après les auteurs de l’ouvrage Le journalisme au féminin : Assignations, inventions, stratégies.

Les ségrégations verticales incluent ou excluent certains groupes des positions de pouvoir. Plus on monte dans la hiérarchie, plus le nombre de femmes se réduit. Il y avait 25% de cadres femmes, contre 38% d’hommes, en 2010. Seulement 6.3% de femmes étaient directrices ou rédactrices en chef, pour 12.9% d’hommes.

Que ce soit quantitativement ou qualitativement, les femmes subissent une inégalité de traitement médiatique de presse écrire. C’est d’autant plus problématique lorsqu’on sait le pouvoir et l’influence des médias.

Lauriane Sandrini

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