4 questions pour comprendre le célibat forcé des pop-stars japonaises

Le 18 janvier, un tribunal de Tokyo a autorisé une pop-star japonaise de 23 ans à avoir une relation amoureuse avec un homme. Jusqu’à présent, la jurisprudence nippone interdisait aux idoles de fréquenter le sexe opposé.

Une partie du groupe japonais AKB48. (Crédit photo : Madame Le Figaro)
Une partie du groupe japonais AKB48. (Crédit photo : Madame Le Figaro)

1.    Qu’est-ce qu’une idole ?

L’industrie musicale japonaise est dominée par la J-pop et les girls bands, dont les filles sont appelées idoles. Ces dernières existent dans la culture nippone « depuis la fin des années 1960 », selon le professeur Abal Laflamme, qui a travaillé à l’université de Laval sur un cours intitulé « Sociologie de la culture populaire japonaise ».

Les idoles sont des adolescentes dont l’apparence est primordiale. « Elles doivent être de parfaites girl-next-door, sans reproches et accessibles », analyse le professeur. Les jeunes femmes « chantent de manière enfantine et dansent de manière féminine et soumise ».

Les idoles sont décrites comme « produit industriel » par le professeur Laflamme. Les producteurs prévalent le potentiel « mignon » de la fille plutôt que l’artistique, « qui est quasiment inexistant ». Les adolescentes « font de la publicité pour divers produits qui ciblent le marché masculin », souligne Abal Laflamme. Ce dernier signale que le Ministère japonais de la Santé Publique a fait appel aux idoles pour « éduquer la population sur les dangers de la drogue ».

Hiroshi Aoyagi, anthropologue, résume les idoles comme des filles « conçues pour contribuer à l’établissement de l’industrie dans le marché grâce à leur habilité à attirer les gens et servir de modèles à suivre ».

Cette nécessité de beauté implique une date de péremption de l’adolescente. « Les carrières d’idoles se terminent presque aussitôt qu’elles ne sont plus considérées jolies, dès qu’elles ne représentent plus une adolescente pure et innocente, ce qui peut vouloir dire une fin de carrière dans le début vingtaine », décrypte le professeur.

Enfin, la pop-star japonaise n’a « à peu près aucune autorité face au tout puissant producteur », signale Abal Laflamme. « Le caractère éphémère du beau pousse les producteurs à chercher de nouvelles idoles sur une base régulière. Pour garder le contrôle sur un marché, certains producteurs forment des groupes d’idoles d’âges différents, ce qui leur permet de perpétuer l’image du groupe en ne remplaçant qu’un ou quelques individus à la fois. »

Les artistes, bien qu’adulées par les fans, n’obtiennent pas la reconnaissance de leurs pairs. « Les auteurs, compositeurs et chorégraphes sont invisibles. On glorifie plutôt les producteurs comme des « génies du marketing » qui ont su trouver une combinaison gagnante », indique le professeur.

Le groupe Morning Musume en concert à Tokyo en 2009. (Crédit photo : Creative Commons/HIADA)
Le groupe Morning Musume en concert à Tokyo en 2009. (Crédit photo : Creative Commons/HIADA)

2.    Pourquoi doivent-elles rester célibataires ?

Les idoles sont considérées comme des « quasi-compagnes », d’après la sociologue Hiroshi Ogawa. Le professeur Abal Laflamme définit cela comme « des fantaisies basées sur une intimité imaginaire ».

Ainsi, forcer les pop-stars japonaises à rester célibataire permet de « laisser libre cours aux fantasmes masculins », selon un article de Madame Le Figaro, ou « vise à maintenir intacts les rêves des admirateurs amoureux de leur idole », d’après Direct Matin. Le média Konbini écrit qu’il s’agit « d’encourage cette déification et entretenir chez les fans le rêve d’une union impossible avec leurs virginales idoles ».

La finalité reste commerciale. Si une pop-star nippone officialise une relation avec un homme, l’image vendeuse de la femme pure et innocente se brise et les ventes s’en ressentiraient.

Les idoles du groupe Otome Shinto. (Crédit photo : tokyogirlsupdate.com)
Les idoles du groupe Otome Shinto. (Crédit photo : tokyogirlsupdate.com)

3.    Que prévoit la loi ?

Jusqu’au 18 janvier, la jurisprudence japonaise pouvait forcer une idole à payer une amende à sa société de production pour avoir fréquenter un homme.

En septembre, un tribunal de Tokyo a condamné une pop-star de 17 ans à payer 650 000 yen (soit plus de 5 000€) pour avoir eu une relation amoureuse. « La révélation qu’une idole s’est associée à un membre du sexe opposé dégrade son image. […] Tant qu’elle est une idole, l’interdire d’avoir un petit-ami est nécessaire afin d’obtenir le support des fans masculins », a déclaré le juge Akitomo Kojima.

Les raisons invoquées ont été d’ordres financiers, rapporte le quotidien nippon Asahi Shimbun. Le contrat que la jeune fille a signé en mars 2013 comportait les clauses suivantes : « l’interdiction d’association avec un membre du sexe opposé » et « l’interdiction d’avoir un petit-ami et de prendre des photos de couple ». Le quotidien précise que lorsque sa relation a été révélée, le groupe a été dissout. « En raison de la dissolution, il est devenu impossible pour l’entreprise de récupérer son investissement initial », a prononcé la Cour.

Désormais, la jurisprudence autorise les pop-stars japonaises à avoir un petit-ami. Fin janvier, un tribunal de Tokyo a qualifié la relation d’une idole avec un fan légale dans un contexte de « droit à la recherche du bonheur », d’après le même quotidien Asahi Shimbun.

La société de production de la chanteuse de 23 ans lui a réclamé 9,9 millions de yen (soit près de 77 000€) pour avoir violé son contrat, qui stipulait qu’elle ne pouvait pas sortir avec un fan. « Ne pas autoriser les idoles à avoir une relation, en réclamant une compensation le cas échéant, c’est franchir une limite, a estimé la juge Katsuya Hara. L’enrichissement personnel venant d’une association avec une personne du sexe opposé s’inscrit dans le cadre du droit d’auto-détermination. Cela fait partie de la poursuite du bonheur. Même en prenant en compte les circonstances exceptionnelles de la célébrité, interdire une telle association va trop loin. »

La pop-star avait entamé sa relation en décembre 2013, plus d’un an après ses débuts dans le groupe. Elle a informé vouloir le quitter en juillet 2014 et n’est pas apparue lors d’un concert programmé. « La Cour a jugé que la compensation serait justifiée seulement si l’idole a intentionnellement divulgué sa relation pour nuire à l’entreprise », a indiqué le quotidien.

Le média Konbini rappelle que l’obligation contractuelle de rester célibataire concerne aussi bien les femmes que les hommes.

Les idoles de AKB48 lors du AKB48 General Election. (Crédit photo : Toshifumi Kitamura/AFP/Getty Images)
Les idoles de AKB48 lors du AKB48 General Election. (Crédit photo : Toshifumi Kitamura/AFP/Getty Images)

4.    Que se passe-t-il si elles se font prendre avec un homme ?

En plus de la pression juridique, les pop-stars japonaises subissent une pression sociale. Les idoles prisent en flagrant délit de fréquentation avec un homme doivent s’excuser publiquement. Nombreux sont les cas où les artistes ont dû démissionner de leur groupe.

En 2013, le cas de Minami Minegishi est arrivé jusqu’aux médias français. L’idole de 20 ans, alors dans le célèbre groupe pop AKB48, s’est fait prendre en photo en train de quitter l’appartement de son petit-ami.

Quelques heures après la publication des clichés dans un tabloïd japonais, la pop-star a publié une vidéo sur YouTube où elle apparait crâne rasé. Elle s’excuse du comportement « inconsidéré et immature » dont elle a fait preuve. « Tout ce que j’ai fait est entièrement de ma faute. Je suis vraiment désolée », déclare-t-elle dans sa vidéo.

« Je ne pense que me raser la tête suffise à me faire pardonner pour ma façon d’agir, mais la première chose à laquelle j’ai pensé était que je ne voulais pas quitter AKB48 », a indiqué Minegishi. La BBC a rappelé que se raser la tête est « une façon traditionnelle de faire acte de contrition au Japon ».

Malgré les critiques de l’agence de la star, certaines personnes ont regretté la décision de l’idole et ont critiqué ses managers, rapporte le Huffington Post. Hiroki Azuma, auteur et critique culturel, a affirmé qu’il trouvait « écœurant que Minegishi ait reçu tant de pressions qu’elle a eu recours à un acte moyenâgeux pour s’excuser de ce qui n’était qu’une romance tout à fait normale », selon le Herald Sun.

Reste à savoir si la décision rendue par le tribunal de Tokyo le 18 janvier devienne référence lors de cas similaires.

Une partie de la vidéo d’excuse de Minami Minegishi. (Crédit vidéo : Youtube/@The Young Turks)

Lauriane Sandrini

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