Sexisme et course à pied, une union discrète

Il n’existe pas de statistique révélant le nombre de femmes qui pratiquent la course à pied. On peut toutefois affirmer que ce sport se féminise. Dans ce contexte, quid du sexisme ? Existe-il par le marketing, au sein même des pratiquants ? Femin’Act a confronté les avis de huit coureurs sur ces questions.

Infographie part des femmes dans les sept plus grands marathons

 

Les femmes ont toujours été écartées du sport. Elles ont dû attendre jusqu’en 1984 pour une épreuve de marathon féminin aux Jeux olympiques. « L’épreuve d’endurance intense était considérée comme trop difficile pour la physiologie des femmes », décrypte pour Atlantico, Gérard Dine, professeur de biotechnologies à l’École centrale de Paris et président de l’Institut biotechnologique de Troyes (Aube).

Désormais, les femmes participent à des courses de 100 km. Il existe même des courses 100 % féminines, qui ne font pas consensus. « En général ces courses sont vouées à une cause particulière (recherche contre le cancer, pour une association) et je trouve ça tout à fait honorable », déclare Arnaud, 35 ans, qui court depuis deux ans sur des marathons et 100-km. Propos partagé par Anne-Marie, 49 ans : « On court utile, les fonds collectés sont utilisés pour ces causes. C’est souvent l’occasion d’associer des marcheuses (randonnées et marche nordique), donc associer plus de sportives qui sont souvent écartées d’autres courses mixtes. »

« Mais je suis contre car ce n’est pas la totalité des fonds qui est reversée mais souvent cela s’approche plus de 1 euro symbolique. Quand on pense que le dossard peut parfois s’élever à 20 euros pour 7 km, ça fait cher du kilomètre… qui va donc surtout dans la poche des organisateurs », nuance Anne-Marie. « Je suis contre le fait d’interdire aux hommes de s’inscrire à l’évènement sous le prétexte que c’est une course 100 % féminine, ajoute-t-elle. A ma connaissance, il n’existe pas de course 100 % masculine. Certains organisateurs intelligents (récemment “la foulée des demoiselles” à la Motte [Var]) autorisent les hommes à s’inscrire mais ils sont alors exclus du classement et ne reçoivent pas de récompense. »

Cette scission des genres gène Françoise, 46 ans, qui court depuis douze ans. « Je n’y suis pas favorable pour la simple raison que cela encourage la distinction entre coureurs et coureuses. “La foulée des gazelles” en est un exemple : même si cela est plus rare, les hommes aussi peuvent être touchés par le cancer du sein », tempère-t-elle.

La mixité est un avantage pour Géraldine, 39 ans. « Je ne suis pas une adepte des courses uniquement féminines, sans pour autant les boycotter. Je pense que la mixité sur les courses est un booster et que les femmes sont en général toujours capables de terminer les courses. »

Couverture d'un numéro de Running pour elles, variante féminine de Running attitude. (Crédit photo : running-attitude.com)
Couverture d’un numéro de Running pour elles, variante féminine de Running attitude. (Crédit photo : running-attitude.com)

Des magazines féminins accessoires

Les magazines spécialisés, tel que Running attitude, produisent des versions entièrement féminines. Une décision éditoriale qui relève plus du marketing, ce que signale Éric, 42 ans, qui court depuis dix ans : « Sur le principe, je pense que c’est commercial. Même s’il y a des différences entre femmes et hommes, est ce que cela implique de faire un magazine entier destiné aux femmes ? Des articles spécifiques, oui, mais des magazines entiers, non. »

Anne-Marie, qui a acheté « un ou deux numéros », n’adhère pas au concept : « La femme y est encore trop considérée comme une chose fragile. Je préfère nettement un magazine mixte qui traiterait d’un sujet donné (un plan d’entraînement pour un 100-km par exemple) et préciserait les différences (si tant est qu’elles existent) pour les hommes et les femmes. Clairement, c’est un bon produit marketing mais je ne me reconnais pas dedans. »

Géraldine note que si un magazine sur la course à pied dédié aux femmes n’est « pas vraiment nécessaire », il reste utile : « les articles sont alors mieux ciblés, en terme d’alimentation, d’entrainement, de matériel… ». « Si l’entrainement est similaire pour elle comme pour lui, l’alimentation diffère de par notre morpho », ajoute Françoise.

Moins de produits féminins

Dans les rayons des produits running, les femmes bénéficient de moins de choix. « Il y a des progrès notoires, mais il est évident que les marques proposent plus de technicité pour les gammes homme.  Il suffit de comparer les rayonnages à Décathlon », déplore Françoise. « Je ne crois pas qu’il y ait une réelle différence entre les produits. En termes de chaussures, le choix est généralement plus limité pour les femmes. Cette différence ne se vérifie cependant pas dans le textile », nuance Géraldine.

Pour pallier à ce manque, les femmes se tournent vers les gammes masculines, qui diffèrent seulement par leur packaging. « La seule différence notable est le coloris des effets. Les produits féminins ont une apparence plus travaillée que les masculins. Sinon une paire de chaussures reste une paire de chaussures, tout comme une jambière reste une jambière », analyse Arnaud. « Je peux acheter une paire de chaussures running au rayon homme ou une veste pour la pluie. Après c’est sûr que sous prétexte que le produit est destiné à une fille, il faut mettre des couleurs roses, oranges ou flashy », regrette Anne-Marie.

Evelyne constate néanmoins une évolution des produits pour femmes : « plus de couleurs, plus de choix, pour des produits à mon avis aussi techniques que ceux proposés pour les hommes. »

 

Anne-Marie (à g.) et Eric lors de la Course du Soleil à la Londe les Maures (83), le 3 juillet. (Crédit photo : ?)
Anne-Marie (à g.) et Eric lors de la Course du Soleil à la Londe les Maures (83), le 3 juillet. (Crédit photo : DR)

Pour une même place, une récompense moindre

Une des disparités majeures entre les femmes et les hommes dans la course à pied réside dans les récompenses. Ces dernières sont inférieures à celles des hommes pour la même place dans le classement, ce que dénonce âprement Anne-Marie : « c’est injuste. Sans parler des primes qui sont moindres sur certaines courses, c’est aussi la taille de la coupe qui est plus petite. »

Pour Evelyne, cette inégalité est « infondée » : « de même que les récompenses vont en s’amenuisant au fil des catégories, la taille des coupes ou des récompenses est inversement proportionnelle à l’âge des sportifs. Un brin honteux et irrespectueux à mon avis », accuse-t-elle.

Loin d’une envolée hargneuse ou injustifiée, ce contraste est également dénoncé par les coureurs. « Ce n’est pas normal. Les femmes qui courent un marathon en 2h20, par exemple, ont autant de mérite que ceux qui le courent en vingt minutes de moins », défend Arnaud. Pour Éric, « même place égale même récompense ».

Un écart qui s’explique, d’après Françoise, « par le fait qu’il y a plus d’hommes inscrits sur une course que de femmes. Il est donc plus difficile de se démarquer pour un homme. »

Un sexisme discret, si sexisme il y a

Après avoir interrogé ces huit coureurs, nous leur avons demandé s’ils pensaient qu’il existait du sexisme dans le milieu de la course à pied. Pour la majorité d’entre eux, s’il y en a, il se fait discret. « Il y a bien quelques différences mais le respect des coureurs entre eux n’a pas de barrière liée au sexe », devise Arnaud. En dehors des récompenses, il ne « semble pas vérifié » pour Géraldine. Le sexisme « n’interpelle pas » Françoise : « sur la ligne d’arrivée, nous sommes toutes et tous des athlètes. Je dirai même, que la vaillance des femmes sur de longues distances est d’autant plus soulignée ». « Je pense que les femmes rendent le sport plus humain, convivial », résume Daniel.

Anne-Marie livre une analyse plus nuancée de l’existence et la place du sexisme dans la course à pied. « Oui, il y a sexisme mais pas forcément celui auquel on pense : quand on interdit à des hommes de s’inscrire sur des courses féminines. Oui, il y a sexisme quand l’organisateur offre une rose à toutes les arrivantes mais pas aux arrivants. Pourtant, il n’y avait pas de cause associée… Oui, il y a sexisme quand on voit les chiffres dans les pelotons : les hommes sont toujours plus nombreux qu’elles. Et je ne suis pas certaine que ce soit parce que l’homme est plus fort. N’oublions pas qu’il y a quelques décennies, les femmes étaient interdites sur le marathon aux jeux olympiques… »

Lauriane Sandrini

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