Woman Tax : payer le prix d’être une femme

La fin de l’année 2014 a été en partie marquée par la Woman Tax, phénomène cristallisé par le Tumblr du même nom, lancé par le collectif féministe Georgette Sand. Femin’Act s’est penché sur cette pratique de marketing genré, en explorant son fonctionnement et ses limites.

Un des stéréotypes les plus populaires est d’associer le rose aux filles et le bleu aux garçons. Tout au long de sa vie, une femme va être confrontée à cette qualification simpliste. Cette dernière est notamment marquée quand il s’agit de produits ou de services, qui, en plus d’être réducteurs de par leur aspect genré, sont plus chers.

Le collectif féministe Georgette Sand s’est attelé à mettre en lumière cet écart de prix entre des produits et services destinés aux femmes, et ceux destinés aux hommes. Les membres du groupe ont sillonné les grandes enseignes pour dénicher les preuves de la Woman Tax, également appelé la taxe rose.

« On s’est rendu compte que sur des produits de la consommation quotidienne, les femmes étaient systématiquement taxées », a raconté Gaëlle Couraud, une Georgette. En effet, un sachet de cinq rasoirs jetables pour femmes de la marque Monoprix va coûter 1€80 alors que pour 1€72, les hommes en ont dix. Plusieurs autres produits d’hygiène et de cosmétique de la chaîne de magasins sont pointés du doigt, telle que la mousse à raser : pour 200ml, une femme débourse 2€87, tandis que la gent masculine va payer 48 centimes de moins.

Les rasoirs jetables incriminés par le collectif Georgette Sand. (Crédit photo : Tumbler/@WomanTax)
Les rasoirs jetables incriminés par le collectif Georgette Sand. (Crédit photo : Tumblr/@WomanTax)

Suite à la publication sur Le Parisien de ces découvertes, une pétition a été lancée sur Changes.org sur laquelle on peut lire les revendications du collectif : « Nous demandons à Monoprix d’égaliser ses tarifs pour ses propres produits et pour les autres marques distribuées et de préciser sur les étiquettes le prix de la déclinaison masculine ou féminine du produit lorsque les rayons femmes/hommes sont différenciés. » A ce jour, la pétition a rassemblé quasiment 47 000 signatures sur un objectif de 50 000.

Un engouement que n’a pu ignorer le gouvernement qui a lancé, le 3 novembre 2014, une enquête qui va servir « à faire une évaluation de relevés des prix sur les catégories de prix cités par ce collectif » et « à mesurer la réalité des écarts », rapporte le quotidien Le Monde. Quasiment un an après cette déclaration, aucun résultat n’est néanmoins connu.

Des différences de prix à considérer avec précaution

Une semaine après le lancement de la pétition, les magasins Monoprix ont posté un communiqué, sur le site hébergeur Changes.org, dans lequel ils se défendent de pratiquer des prix discriminatoires. « L’écart de prix entre les références pour les femmes et les hommes s’explique par les caractéristiques intrinsèques des produits ainsi que par les volumes de vente. »

Ainsi, pour les rasoirs jetables et la mousse à raser incriminés, « les références pour les hommes présentent des volumes de vente largement supérieurs aux modèles pour femmes, permettant ainsi un prix d’achat inférieurs. De plus, la composition du modèle femme induit un surcoût de fabrication. »

Sur le Tumblr Woman Tax, on peut voir plusieurs photos de produits ou de services qui présentent les mêmes caractéristiques critiqués. L’une d’entre elles porte sur le médicament NurofenFem, variante féminine des Nurofen, qui est vendu plus cher de plusieurs dizaines de centimes.

D’après une pharmacienne, interrogée par l’utilisatrice de Twitter qui rapporte ses propos, les NurofenFem ne présentent « aucune » différence avec les Nurofen : « même substance, même dose, la boîte est rose, ils sont juste 60 centimes plus cher, c’est ridicule. » Cependant, lorsqu’on regarde les excipients des deux produits, ils sont différents. Or, les coûts des excipients peuvent faire varier le coût total du médicament.

(Crédit photo : Tumblr/@WomanTax)
A lire de bas en haut. (Crédit photo : Tumblr/@WomanTax)

Un phénomène similaire se distingue avec les prix pratiqués chez le teinturier. Vivement critiqués pour être plus chers, il subsiste néanmoins une disparité qui explique en partie cet écart. Un article de Rue89 publié en 2009 explique que, d’après plusieurs gérants de pressing, la différence relève de la technique : « Dans les pressings où le repassage est fait main, le problème technique est aussi bien présent. Pour les chemisiers de femmes, il faut par exemple utiliser une jeannette de repassage. Elle permet de repasser les manches sans y laisser de pli. » Ainsi, l’article rapporte que David, un gérant de pressing parisien, facture les chemises aux hommes à partir de 5,50 euros, contre 6,90 euros pour les femmes.

Cependant, cette explication n’éclaire pas le problème dans sa globalité. Janet Floyd, une féministe américaine, a fait l’expérience d’amener au même pressing deux chemises Brooks Brothers identiques, l’une à elle et l’autre à son mari. Elle s’est vue facturer un tarif supérieur pour celle qui lui appartenait.

Un phénomène impossible à mesurer

Plusieurs mois après l’emballement suscité par le Tumblr WomanTax et ses révélations, l’agence de journalisme de données, Journalism++, a publié le rapport d’une enquête réalisée sur cet écart de prix. Elle visait à prouver l’existence d’une telle taxe et s’était donné le but de comparer cette différence sur plusieurs pays européens.

Les personnes en charge de l’enquête sont parties d’une étude réalisée par l’université de Central Florida qui montrait que « les femmes payaient systématiquement plus cher chez le coiffeur, le pressing (pour les chemisiers uniquement) et les cosmétiques. Ce dossier mentionne également qu’une autre étude a montré que les concessionnaires automobiles proposaient des offres plus avantageuses aux hommes qu’aux femmes. »

Les enquêteurs ont rassemblé des données sur tous les prix de tous les distributeurs en Europe, se focalisant sur les déodorants chez Monoprix et Rossman, et sur les eaux de toilettes et parfums de Douglas et Sephora. Au total, ils ont rassemblé 500 prix de déodorants et 5000 prix de parfums afin de calculer le prix au litre de chaque produit. Ils ont ainsi démontré qu’en Allemagne, l’écart de prix était le même qu’en France.

(Crédit photo : jplusplus.github.io/woman-tax/)
Les produits pour femme sont largement plus chers, quel que soient les distributeurs et le pays. (Crédit photo : jplusplus.github.io/woman-tax/)

Ils ont ensuite analysés des couples féminins/masculins de produits, « suffisamment similaires pour que l’on puisse considérer que le coût des ingrédients n’influence pas le prix de vente (pour un parfum par exemple, les ingrédients représentent moins de 5 % du prix) et suffisamment genrés pour qu’aucun doute ne soit possible ». Ils ont ici montré que pour une même marque, les produits pour femme ont tendance à être plus chers, mais ce n’est pas toujours le cas.

Les hommes payent également plus cher certains produits. (Crédit photo : jplusplus.github.io/woman-tax/)
Les hommes payent également plus chers certains produits. (Crédit photo : jplusplus.github.io/woman-tax/)

Après avoir récolté, pendant des mois, des données sur l’effet d’ancrage, la question de l’expertise, et sur le coût de la masculinité, les enquêteurs ont pu en déduire que « ce qui [leur] semblaient être une mission facile a évolué en une réflexion globale sur le genre et les habitudes de consommation qui y sont liées. Passionnant, mais impossible à mesurer. »

Ainsi, « la réalité est bien trop complexe pour pouvoir affirmer qu’une Woman Tax existe, moins encore la mesurer. »

Des discriminations néanmoins bien réelles

Le marketing genré expliqué, en anglais, par The Checkout. (Crédit vidéo : Youtube/@TheCheckout)

Malgré l’impasse des enquêteurs de Journalism++ à prouver l’existence d’une taxe pour les femmes, les discriminations qu’elles subissent quand il s’agit de services sont bien réelles. « Le prix d’une coupe basique chez le coiffeur et le tarif des chemisiers au pressing, coûtent plus cher pour les femmes, sans aucune justification, affirment-ils. Nul besoin de monter une enquête européenne de plusieurs mois pour mesurer cet écart, n’importe quelle rédaction [de presse] peut le faire en passant 15 coups de fils aux coiffeurs et pressings de sa ville. »

Sur un plan plus large, la discrimination à l’égard des femmes dans chaque domaine de la société reste un phénomène courant qui, malgré les efforts des gouvernements pour le diminuer, dicte la vie professionnelle et personnelle d’une femme.

Lauriane Sandrini

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s