Féminisme : lutte pour crâner en string ?

Un débat sur le féminisme a été relancé par Lou Doillon, après ses propos sur certaines stars américaines, dans une interview accordée au journal espagnol El Pais le 11 juillet dernier.

Lou Doillon est une chanteuse, actrice et mannequin franco-britannique, actuellement égérie de la marque Chloé. La fille de Jane Birkin et de Jacques Doillon, connue pour son album Places (2012), a récemment fait parler d’elle à l’occasion d’une interview, devenue source de polémique, accordée au magazine El Pais. Alors qu’elle devait faire la promotion de son second album, la chanteuse a tenu des propos pour le moins virulents sur certaines stars, telles que Nicki Minaj, Beyoncé, ou Kim Kardashian.

La jeune femme de 32 ans s’affirme comme une féministe engagée et promeut l’émancipation des femmes. Quelle ne fût pas son horreur de constater que des idoles américaines risquent un retour en arrière sur les acquis des féministes passées. « Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. »

Nicki Minaj, une rappeuse, est notamment connue pour son hypersexualisation, omniprésente dans ses clips. Dans une de ses chansons, titrée Anaconda, elle se trémousse, twerke, et multiplie les postures suggestives.

Kim Kardashian, quant à elle, ne peut pas vraiment être qualifiée d’artiste. Révélée au grand public grâce à l’émission de télé-réalité L’Incroyable Famille Kardashian, l’américaine de 34 ans mariée au rappeur Kanye West, est surtout connue pour ses mensurations, qu’elle affichait à la une du magazine Paper en novembre dernier. Dans le clip de la chanson de son mari, Bound 2, elle figure également nue, sur sa moto.

Lou Doillon a une théorie pour expliquer leurs frasques. « C’est une espèce de syndrome de Stockholm. Comme les garçons ne nous donnent plus de tape sur les fesses, nous le faisons nous-mêmes. Comme personne ne nous appelle « chiennes », nous nous appelons ainsi entre nous. Quand je vois Beyoncé chantant nue sous la douche, suppliant son mari, ivre, de lui faire l’amour, je me dis qu’on assiste à une véritable catastrophe. On me dit que je ne comprends rien, qu’elle est féministe car elle projette un message qui dit cela dans ses concerts. Il est dangereux de croire que cela est cool. Elle ne cesse pas d’être une femme qui chante des chansons écrites par des hommes et qui répondent aux fantasmes masculins. Ça me gêne que les gens prennent cela à la légère. »

Nicki Minaj, dans le clip de sa chanson Anaconda. (Capture d'écran YouTube)
Nicki Minaj, dans le clip de sa chanson Anaconda. (Capture d’écran YouTube)

Le féminisme n’est pas universel

Suite à cette interview, la Toile s’est enflammée et les réactions ne se sont pas faites attendre. La blogueuse Jack Parker a été une des premières à s’insurger en publiant sur le site Terrafemina une lettre ouverte à l’intention de Doillon et de son « féminisme périmé ». « Là où ça coince, c’est quand tu commences à comparer ton féminisme tout propre et tout parfait à celui d’autres artistes comme Beyoncé ou Nicki Minaj, qui te scandalisent, car, selon toi, ta grand-mère s’est battue pour autre chose que le droit de porter un string. On passera sur le fait que ta grand-mère n’est pas de la génération de Beyoncé et de Nicki, qu’elle s’est battue pour des trucs de son époque et que ce n’est pas parce qu’elle a gagné deux ou trois victoires qu’on doit s’en contenter et s’arrêter là – et si dans notre génération on trouve des femmes qui veulent se battre pour pouvoir porter un string sans se faire attaquer, insulter, toucher, agresser ou juste parce qu’elles aiment, c’est bien leur droit. »

Puis ça a été au tour de Kiyémis, blogueuse afro-féministe, de s’exprimer. « Je suis fâchée. Fâchée de voir que des féministes s’arrogent encore d’avoir le droit de dé-crédibiliser tout un discours parce que machin porte un corset et que l’autre porte un string. On dirait des mecs qui disent qu’ils ne peuvent pas se concentrer sur ce que j’ai à dire parce que ma robe est trop courte, et que mon décolleté est trop profond. […] Une question : qui a décidé de les réduire à leurs fesses et à leurs vêtements ? Parce qu’elles disent des choses dans leurs œuvres, dans leurs concerts, elles citent des féministes. Et quand bien même, elles ne le font pas… »

Kim Kardashian, shootée pour le magazine Paper. (Crédit photo : outsmartlabs.com)
Kim Kardashian, shootée pour le magazine Paper. (Crédit photo : outsmartlabs.com)

La blogueuse a également rappelé que le féminisme n’est pas universel. « Arrêtez de croire que vous avez le monopole du féminisme. C’est ça le problème majeur : vous n’avez pas à discréditer un féminisme. Au nom de quoi ? Ce n’est pas parce que ta mère s’est battue pour ne pas porter des strings et que tu as Simone de Beauvoir sur ta table de chevet que tu es la patronne de ce qui est féministe ou pas. »

La philosophe Geneviève Fraisse, contactée par Libération, s’est exprimée sur cette question, pointant les divergences multiples. « Le plus choquant ici, c’est la question des femmes noires : la position de Lou Doillon est alors intenable. Elle, la femme blanche, aurait le droit de poser nue, mais Nicki Minaj lorsqu’elle affiche ses fesses dans ses clips ne serait pas le bon exemple à suivre. Plus généralement, la parole doit être prise par des gens à qui on ne la donne pas. »

Argument repris par la journaliste Rokhaya Diallo, qui rappelle que Lou Doillon a posé pour le magazine PlayBoy en mars 2008. « Lorsqu’elle pose demi-nue en couverture de Playboy magazine qui n’adopte pas vraiment un point de vue féministe, elle considère cela comme de l’esthétisme, de l’art parce qu’elle est sous l’œil de photographes professionnels. Elle ne saisit tout simplement pas l’art de Nicki Minaj qu’elle considère comme vulgaire. »

Lou Doillon dans le magazine PlayBoy, publié en mars 2008. (Crédit photo : jourstranquilles.canalblog.com)
Lou Doillon dans le magazine PlayBoy, publié en mars 2008. (Crédit photo : jourstranquilles.canalblog.com)

Parole à la défense

Les témoignages à l’encontre de Lou Doillon fleurissent, mais certains viennent nuancer ces propos, défendant la chanteuse.

C’est le cas de Marianne Grosjean, journaliste à la Tribune de Genève, qui contre un à un les arguments invoqués pour dé-crédibiliser l’actrice. « Elle est taxée de «raciste» (lire le billet d’humeur sur Libération), puisque Nicki Minaj et Beyoncé sont noires – la blanche Kim Kardashian étant soigneusement écartée de l’argumentation. Et enfin de «féministe des beaux quartiers». Je me goure, ou les stars visées, multimillionnaires, n’habitent pas exactement des favelas? Et depuis quand n’a-t-on pas le droit, quand on est blanche, de formuler des critiques à l’encontre d’artistes noires? »

« Sérieusement, avez-vous envie que votre fille de 10 ans grandisse avec l’idée qu’une femme forte et féministe, c’est une femme qui se met à quatre pattes en string (voir le clip de Nicki Minaj), ou supplie, ivre, son homme de bien vouloir la prendre (voir le clip de Beyoncé)? Sans nous scandaliser du fait de porter un string, de boire de l’alcool, de se droguer et d’avoir envie de faire l’amour d’une certaine manière, interrogeons-nous plutôt sur la mise en valeur systématique de ces comportements par l’industrie de la musique. Toutes ces activités relèvent de la vie privée et du choix de chacun. Les ériger en modèle à suivre sous l’étiquette du féminisme me semble intrusif et profondément malsain. »

Cette polémique, comme le souligne un article de Madame Le Figaro, « met en lumière deux visions du féminisme radicalement opposées : d’un côté, la vision qui considère les corps dénudés et les poses lascives comme des preuves de l’influence prépondérante du machisme sur la société ; de l’autre, celle de femmes fières qui assument leur corps et en font un symbole d’émancipation. »

Lauriane Sandrini

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s