« La seule chose dont nous avons l’interdiction d’être, c’est des victimes. »

Le viol n’arrive pas qu’aux autres. De nombreuses femmes sont victimes chaque jour de tentatives d’agressions sexuelles. Elles sont peu à s’ouvrir et à vouloir témoigner. Garance a accepté pour Femin’Act.

Garance, lors d'une séance photo. (Crédit photo : Z. Vision)
Garance, lors d’une séance photo. (Crédit photo : Z. Vision)

Femin’Act : Peux-tu nous raconter ce qu’il s’est passé ?

Garance : C’était le jeudi 12 février 2015, je m’en souviens comme si c’était hier. Le soleil commençait à peine à décliner, il n’était même pas dix-neuf heures. Après mes cours à la fac, j’étais partie voir ma mère, avant de rentrer chez moi dans la banlieue de Lyon. J’avais l’habitude de sortir seule le soir, même à des heures bien plus tardives, mais je faisais toujours en sorte d’avoir les épaules et les cuisses couvertes (question de principe personnel). Ce jour-là donc, j’étais dans le métro, je m’apprêtais à descendre à la station Charpennes (station très fréquentée et proche d’une zone d’HLM) pour prendre le tram et rentrer chez moi. J’écoutais « Crucifère » d’Eths, la tête posée contre le mur du métro. En face de moi, un bonhomme ivre, une bière à la main, la quarantaine ou plus, le teint basané (sans vouloir faire de stéréotype, il était typé gitan) et un certain embonpoint. Je suis sortie du métro sans m’en préoccuper, puis ai marché tranquillement jusqu’au tram, la musique toujours vissée dans les oreilles, le regard fixé sur le panneau qui annonçait le prochain tram. C’est alors que j’étais concentrée sur le nombre de minutes restantes avant l’arrivée du tram, que j’ai senti quelqu’un me rentrer dedans. Quel hasard, l’homme ivre du métro. Outre son odeur agressive de bière et de saleté, je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il me disait tant il parlait dans sa barbe. Au vu de son aspect débraillé, j’ai d’abord pensé qu’il me demandait de l’argent. Je lui ai alors poliment mais clairement dit que je n’avais rien à lui donner. C’est alors qu’il m’a attrapée par le bras, plutôt brutalement, en me disant plus clairement et sans aucune once de honte dans la voix : « Suce-moi. » J’ai commencé à dire « non » de façon ferme, puis en criant. J’ai tenté de me défaire de son étreinte, mais déjà à ce moment-là, je n’étais pas bien grosse ni grande. 1m55 pour 41 kilos, aujourd’hui 38 kilos depuis l’incident. Ça a duré une bonne vingtaine de secondes. Et cela a été les secondes les plus longues de ma vie. Il me tenait fermement le bras et essayait de se coller à moi alors que je gigotais dans tous les sens et criais à m’en arracher les cordes vocales, sans que personne n’intervienne, à un lieu et une heure de grande affluence. Ce sont finalement trois filles de mon âge qui me sont venues en aide et m’ont emmenée dans le tram. Là seulement les passants ont commencé à réagir et ont empêché l’homme de rentrer dans le transport. Sans doute vexé et passablement ivre, il s’est jeté contre la porte du tramway au moment où celui-ci partait. Les trois filles m’ont raccompagnée jusque chez moi, et durant tout le trajet, j’ai été incapable de parler, j’étais sous le choc, et j’avais une tremblote d’amplitude 7. Une fois chez moi, j’ai fondu en larmes et immédiatement appelé des amis que j’étais censée retrouver le soir, pour qu’ils viennent me voir au lieu que ça soit moi qui me déplace.

F’A : Quelles sont les émotions qui t’ont frappées au moment de la tentative de viol et après ?

G : Plusieurs émotions me sont venues pendant et après l’agression, même encore aujourd’hui. Tout d’abord une terreur panique au moment où j’ai compris ce que l’homme voulait de moi, une incapacité à réagir dans un premier temps, suivie immédiatement après d’un vif énervement, toujours mêlé à cette peur. Lorsque c’est arrivé, et depuis ce jour-là, j’ai perdu confiance non seulement en moi, mais aussi en une partie de l’espèce humaine. J’ai eu l’impression de ne pouvoir compter sur personne, pas même en des individus d’une même espèce, en cas de problème. Les jours qui ont suivi l’agression, ce n’était que lamentations et coups de fils désespérés à mes amis les plus physiquement proches pour qu’ils ne me laissent pas seule. Je suis de nature plutôt méfiante vis-à-vis de l’être humain depuis de nombreuses années déjà, mais cette agression n’a fait que renforcer cette méfiance, avant de se changer progressivement en peur, et d’être accompagnée de haine. Sortir de chez moi, c’est presque devenu une épreuve, même en étant accompagnée. Tout mon rythme de vie a changé. J’ai perdu trois kilos, ce qui peut paraître peu, mais je n’avais déjà pas une carrure très solide au moment des faits ; mon sommeil n’est plus le même, et j’ai pris des réflexes défensifs plus agressifs qu’avant. Étant parfois victime de remarques blessantes voire même de coups physiques dans les lieux publics à cause de mon apparence atypique, j’ai pris l’habitude de parler froidement avec les individus qui m’abordent, et qui semblent ne pas me vouloir du bien. Depuis le 12 février, je ne cesse de regarder autour de moi les gens que je peux croiser dans les transports, et si l’un d’eux me regarde, je prends un air agressif pour qu’il me laisse en paix. Pour autant je ne suis pas tranquille, je n’arrive plus à travailler correctement à l’université, je pleure fréquemment ou me laisser aller à des crises de colère terribles, que ça soit seule chez moi, à la fac ou en public quand j’arrive à sortir. J’ai non seulement peur que ça m’arrive à nouveau, mais j’ai aussi peur que l’humanité tombe aussi bas que ceci. Ah, oui, je suis plutôt pessimiste et je n’ai pas une grande estime de l’espèce humaine, mais ça c’est plutôt mon point de vue.

Garance a voulu exprimer toute sa rancœur à travers cette photo. (Crédit photo : Garance Rigot)
Garance a voulu exprimer toute sa rancœur à travers cette photo. (Crédit photo : Garance Rigot)

F’A : En as-tu parlé à des amis, ta famille, des proches ? Quelles ont été leurs réactions ?

G : Mes amis les plus proches sont au courant et encore aujourd’hui passent me voir pour s’assurer que tout va bien. J’ai mis deux semaines à l’avouer à ma mère, qui m’a soutenue comme il se devait, mais je n’en ai pas encore parlé à mon père. J’ai pas mal de différends avec lui, et je sais qu’il serait capable de me dire des choses pas vraiment gentilles s’il apprenait ce qui m’est arrivé.

F’A : Après coup, as-tu peur des hommes ? Du regard qu’ils portent sur toi ?

G : J’avais déjà une certaine aversion pour l’espèce humaine, et je n’aimais pas plus les hommes que ça, mais il est vrai que depuis mon agression, j’ai une méfiance plus accrue. Pour autant j’ai confiance en des hommes qui me sont proches, qu’ils soient de ma famille ou de mon cercle d’amis. Au niveau sexuel, fréquentant à la fois des hommes et des femmes, j’ai mis un moment à me réadapter mentalement aux hommes. Ma seule relation régulière masculine, je l’ai mise au courant moi-même de ce qu’il s’était passé, et il s’est montré très compréhensif, comme chaque personne devrait l’être auprès d’un proche ayant échappé à ce type d’agression.

F’A : Que voudrais-tu dire sur le harcèlement de rue ?

G : Étant régulièrement sujette à des remarques sur mon apparence dans la rue, je peux dire et affirmer qu’une tentative de viol n’a rien à voir avec ça. Les remarques, je passais au-dessus. Une tentative de viol, c’est un traumatisme dont il faut guérir. Je ne pense pas que cela puisse s’éviter, tout le monde peut en être victime. Jeunes comme vieux, hommes comme femmes (ah oui parce qu’on parle beaucoup des tentatives de viol sur les femmes, mais pas assez sur les hommes !), personne discrète comme personne au style démarqué. J’estime cependant que nous les femmes, nous n’avons pas à nous cantonner à des vêtements d’un autre siècle pour éviter les ennuis, c’est stupide. Ça serait aussi logique que de dire que si un enfant s’habille et se comporte tel, cela attire les pédophiles. Nous aurons beau nous habiller de façon « décente » (je mets les guillemets pour souligner la subjectivité de la chose, je n’ai pas la même notion de décence qu’une autre personne, cette notion varie selon chacun), les hommes nous verront toujours comme inférieures à eux. Pas tous bien sûr ! Mais les traditions laissent des séquelles, même si nous avons le droit de vote et le droit à l’avortement, les hommes nous voient encore comme des ménagères. Que ça soit de façon plus violente (strictement ménagère bonne à élever les enfants et faire les courses et c’est tout) ou plus douce (« Chérie, toi qui es une femme, tu peux nous faire la cuisine pour mon pote Jacquie et moi ce soir, histoire qu’on regarde le foot tranquille, s’il te plaît ? »), ça se passe comme ça dans la tête de beaucoup d’hommes. Nous avons le droit de nous habiller comme nous voulons, de sortir tard, de boire, de faire la fête, nous avons le droit de vivre. La seule chose dont nous avons l’interdiction formelle d’être, c’est des victimes.

F’A : Que voudrais-tu dire à ton agresseur si tu en avais l’occasion ?

G : Et si un jour j’ai l’occasion de recroiser cet homme, pardon, cette ordure, la seule chose que j’aimerais qu’il sache, c’est que je ne serai pas seule, la prochaine fois. Que ça soit avec des amis, ou avec quelque chose dans mon sac capable de le mettre hors d’état de nuire, je ne serai pas seule.

Propos recueillis par Lauriane Sandrini 

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